par Professeur Scrine (recueilli par Stéphanie Estournet)
Alors que la Cnil s'inquiète de la vie privée des jeunes, on me demande encore, plus ou moins ouvertement il est vrai, des précisions sur le Web : « Ma fille Rose fait son blog mais pas ses devoirs. Je suis inquiète, docteur. » (Francine B. mère de sa fille) ; « Professeur, je m'insurge contre les usages de ces plateformes de blogs pour jeunes. Ils ne savent pas écrire la Langue Française ; qui plus est, ce sont souvent des pornographes. A l'heure où notre Président se fait fort d'éradiquer la dégénérescence socio-culturelle consécutive à Mai 68, ne croyez-vous pas qu'il est temps de dénoncer ces voyous ? » (Marie de L., francophile – et fière de l'être)
Vous êtes nombreux, parents vigilants, à vous inquiéter pour votre progéniture pré et adolescente, au motif qu'elle traficote des choses auxquelles vous ne comprenez rien sur le Web. « J'fais mon skay », grogne votre fille derrière la porte fermée de sa chambre. Et vous de décrypter : « Elle est encore collée à son [...] de Skyblog. » Au moment du bulletin de notes, c'est invariablement l'engueulade : « Si tu passais moins de temps sur le Net. » ; « Au moins sur mon blog, y a personne qui m'prend la tête. » Etc.
L'histoire n'est qu'un perpétuel recommencement, et vous en voici l'illustration. A l'âge de votre tétard, vous écoutiez peut-être la Voix du lézard, cette radio qui allait devenir Skyrock. La main sur l'antenne du radio-cassette que vous aviez reçu pour votre passage en quatrième, vous étiez Fresh avec Kool and the Gang, et comme Foreigner, vous vous demandiez ce qu'était l'amour.
La lecture du Journal d'Anne Frank vous avait convaincu : dans un magnifique cahier Clairefontaine, acheté avec le fruit de votre premier détournement de fonds (à l'époque, pas loin de 15 francs sur la monnaie des courses), vous consigniez vos humeurs et rancoeurs, vos amours et disputes, vos doutes et vos espoirs. Vous rêviez à plume déliée du brushing du chanteur de Morten Harket (A-ha, « oh yes ! take me on »), des boucles iodées de feu Michael Hutchence (InXS, « Love, baby, love »), du pétard de Bob Smith (Cure, « I don't care if you don't »). Ou bien : vous imaginiez un monde où flipper et baby-foot seraient des épreuves du bac, où les profs de math viendraient de la planète Aldérande, où les filles seraient toutes blondes, carrossées et à vos pieds.
Après un mois, déjà, votre Clairefontaine était gribouillé de couleurs multiples, couvert d'autocollants, des caricatures de votre prof de français barbouillées dans la marge, un Photomaton volé de celui/celle qui était à l'ordre du jour, les anecdotes et ragots du moment, des photos de vacances avec votre plus vieux pote. Vous y aviez même transcrit les paroles de la première chanson composée avec votre groupe Les Ouaneusguènes.
Bon sang, quand vous y songez, quelle vie vous aviez ! Chaque jour était un torrent d'émotions, d'hormones, de mots se bousculant. Chaque jour, vous endiguiez le flot dans le calme de votre chambre, tandis que vos parents couchaient votre petit frère et que la télé jouait la grande cérémonie du 20 heures. Douceur d'un nombrilisme pas encore culpabilisé, joie de petits riens, régalade d'un monde à soi qui s'élève, semble-t-il, sans limite.
Revenons maintenant au « skay » de votre progéniture et dites-moi ce qui vous chagrine vraiment. La vulgarité ? Soyons sérieux, vous n'avez pas besoin de vous gaver de Dolto pour savoir que c'est un passage équivalent au pipi-caca de l'enfant de 2-5 ans. Le fait que ce soit public ? Ça l'est sans l'être. La plupart des blogs de préadolescents et d'adolescents sont lus par leur communauté, les dix copains que vous connaissez sûrement, et une poignée d'autres. C'est effectivement plus public que votre journal intime de l'époque mais ce n'est pas non plus la criée. Je vais vous le dire, moi, ce qui vous gène. C'est que vous avez vieilli. Et que cette bulle que constitue l'adolescence dont vous êtes, en tant que parent, le premier exclu, vous aimeriez pouvoir vous y lover. Tout recommencer. Avoir à nouveau des dizaines de sujets d'émerveillement, de critique, de ranc½ur. Des exigences, des envies. Etre encore celui qui se flatte de sa propre image (quand vous évitez quotidiennement la vôtre).
Ma collaboratrice Miss Gloss propose de payer de sa personne en testant la plateforme de blogs Sky. Rendez-vous est donc pris ici même, la semaine prochaine pour un compte-rendu coloré de la skyblogattitude.
Vous voilà prévenu.
Bonne semaine sur vos écrans.
http://www.ecrans.fr/Les-skyblogs-sur-le-grill-1-3,4386.html